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Nous sommes en guerre ?


Hier matin, en découvrant les files d'attentes devant les commerces de mon quartier, je repensais à celles qui se forment en temps de guerre, lorsque l'approvisionnement devient difficile et le rationnement de mise. "Nous sommes en guerre", a scandé le président Macron au cours de son discours destiné à nous prescrire le confinement, sans, bizarrement, en prononcer le mot. Un peu comme s'il s'agissait d'une mobilisation générale qui ne dit pas son nom.


Se mobiliser, c'est ce que l'on fait en temps de guerre. Depuis quelques semaines, les effets collatéraux du coronavirus me font penser à mon documentaire Il nous faudrait une bonne guerre ? [1]. Le film montre comment les sociétés réagissent et s'adaptent à la survenue d'une catastrophe comme la seconde guerre mondiale, en pointant, malgré l'évidente tragédie, les comportements vertueux et écologiquement, au sens large du terme, positifs. Je sais, dis comme ça, ça paraît étrange. Je m'explique.


Au lendemain de l'attaque de Pearl Harbor, lorsque les Américains sont entrés en guerre, ils ont rapidement pris des mesures pour préserver les ressources alimentaires et énergétiques. Dans tout le pays, y compris à la Maison Blanche, ils ont transformé les jardins d'agrément en potagers (cette agriculture domestique est d'une telle ampleur que 20 millions d'Américains produisent, à domicile, près de la moitié des légumes consommés pendant la guerre), ils ont organisé le covoiturage, incité à se déplacer en vélo, au recyclage massif de matières comme l'huile, le caoutchouc et le métal. Au titre de l'effort de guerre, ils ont mené une sorte d'expérience écologique grandeur nature avant l'heure. Les Britanniques ont fait de même. L'objectif n'était pas de préserver l'environnement et encore moins de lutter contre le dérèglement climatique, mais les changements nés pendant cette période sont à mettre en parallèle avec ceux qu'il nous convient d'opérer aujourd'hui, de façon urgente.


Dans la crise sanitaire actuelle, les effets directs et immédiats s'accumulent : des morts, des malades gravement atteints qu'il faut sauver avec des moyens humains et matériels manifestement insuffisants. Sur le front, les soignant·e·s déploient une médecine de catastrophe. Ne ménageant pas leur peine, ils et elles vivent sans doute les moments les plus durs de leur vie professionnelle. Des familles perdent celles et ceux qu'ils aiment ou tremblent dans l'attente de leur guérison. Un véritable cauchemar pour beaucoup, comme en temps de guerre. Et je ne parle pas de la crise économique qui pèse sur les activités de tous.


Malgré les inévitables (et, je l'espère, minoritaires) comportements irrationnels propres à l'espèce humaine (comme la ruée sur le pq, le riz ou les pâtes), des effets bénéfiques apparaissent également : une réduction visible des émissions de dioxyde d'azote et donc de la pollution, observée d'abord au- dessus du territoire chinois (mais sans doute ailleurs aussi désormais), conséquence du ralentissement de l'activité du pays ; une potentielle baisse de la consommation de pétrole en 2020 (qui reste à confirmer en fonction de la durée de la crise sanitaire). A cela s'ajoutent une mobilisation médiatique immédiate, des investissements exceptionnels et un effort collectif sans précédent pour tendre, on peut rêver, vers une union sacrée.


Mobilisation médiatique, contrôle de l'économie par les pouvoirs publics, effort collectif qui s'organise aussi bien à la base de la société que de son sommet : c'est exactement ce que les Américains et les Britanniques ont fait pendant la seconde guerre mondiale pour s'adapter et faire face au plus vite à la catastrophe.


Aujourd'hui, face au péril climatique, aux crises économiques, sociales et sanitaires à répétition, serons-nous capables d’une révolution aussi spectaculaire ? Le coronavirus peut-il agir comme le déclencheur de changements indispensables ? Et surtout, si changements il y a, quelle en sera la durée ? Là est la grande question.


Je vis en région parisienne. Ce matin, au réveil, en ouvrant mes fenêtres, j'ai été heureusement surprise d'entendre un véritable concert orchestré par les merles, mésanges, perruches et autres tourterelles. Une incroyable diversité de chants que la rumeur automobile ne couvrait pas. Le parfum de l'air était différent, délicieux. Les scientifiques nous disent que cette crise du coronavirus est liée au déclin de la biodiversité. Il est donc urgent d'agir et le virus Sars Cov-2 tire la sonnette d'alarme.


Au-delà des expériences de la seconde guerre mondiale, le film Il nous faudrait une bonne guerre ? se fait l'écho d'initiatives collectives en France, en Angleterre, en Chine. Il montre que des scénarios désirables et bénéfiques pour la planète et ses habitants peuvent devenir réalité. Et que, pour parvenir à un consensus paisible, nous faisons partie de la solution. Le péril environnemental pourrait finalement se révéler une chance, une occasion de rénover durablement le pacte social et le modèle démocratique de nos sociétés.


[1]Un film que j'ai écrit et réalisé sur une idée du producteur Antoine Bamas. Une coproduction Camera Lucida, Hikari, France 5 et Pictanovo (2013). Image : François Cauwel - Animation : Joyce Colson - Montage : Mathias Lavergne - Son : Eric Ratteni. Tourné avec Charlotte Caillez et Manu Rambaud (pour la Chine). Musique : Mathieu Baillot


Sources images : Rosie the riveter, J. Howard Miller (1943), NARA, capture d'écran de Il nous faudrait une bonne guerre ? Et des extraits du film.