L'esprit critique au temps du coronavirus

Mis à jour : mai 10



Lors de la seconde guerre mondiale, les autorités britanniques inventent le slogan "Keep calm and carry on" [1] censé remonter le moral des troupes. Méconnu à l'époque, il devient populaire à partir de 2000, date à laquelle des entreprises privées le remettent au goût du jour en l'inscrivant sur différents supports, tasses, tee-shirts. Peu à peu, apparaissent de nouvelles déclinaisons de la formule en fonction des besoins. "Keep calm and stay at home" [2] a fait son apparition avec la Covid-19 [3]. Quant à moi, je propose : "(let's) Keep calm and think critically", c'est-à-dire, en substance, "Gardons notre calme et ayons l'esprit critique". Faute de quoi, sous les feux croisés des injonctions contradictoires, théories douteuses et autres informations fallacieuses (ou infox), nous risquons sinon l'apoplexie, du moins la crise d'angoisse.

L'idée de ce motto, cette devise, m'est venue suite à un récent échange avec Jonathan Weitzman, professeur de génétique à l'Université de Paris, excellent vulgarisateur, curieux de tout, passionné par la transdisciplinarité [4]. Conseiller scientifique de mon documentaire Les nouveaux secrets de notre hérédité, le chercheur et son flegme britannique me furent précieux pendant la réalisation du film. Pour tout un tas de raisons que je ne développerai pas ici, la principale étant que faire un film, fut-il un documentaire, est comme pour tout processus créatif, une sorte d' Everest à atteindre, un chemin semé d'embûches. Pour garder son sang-froid, rien ne vaut le soutien d'un ex-sujet de Sa Majesté.

En réalisant Les nouveaux secrets de notre hérédité, j'ai constaté, comme ce fut souvent le cas tout au long de mon parcours de journaliste et d'auteure de films de science, que les scientifiques n'ont pas toujours le même point de vue, la même façon d'envisager un sujet [5]. Ils multiplient les hypothèses, l'envisagent sous différents angles et proposent des conclusions possiblement divergentes. Et… c'est tant mieux ! Car leurs désaccords ne relèvent pas, en principe, du registre émotionnel des opinions mais portent sur des faits expérimentaux.

En matière de science, le doute est un moteur, il sert à faire avancer la recherche, à affiner les concepts et peu à peu à éliminer les fausses pistes. Les travaux des chercheurs reposent sur des méthodes, une démarche fondée sur la preuve [6]. Contrôlés par les pairs, les résultats des recherches sont rendus publics, communiqués à toute la communauté scientifique, discutés, de façon à ce que les chercheurs puissent vérifier leur validité et les confirmer ou les réfuter. Reprocher aux scientifiques de douter, c'est reprocher aux artistes d'être créatifs.

Des articles scientifiques divergents, il y en a très souvent, dans tous les domaines de la science. En temps normal, autrement dit en l'absence de crise, les journalistes spécialisés sur les sujets scientifiques filtrent, jouent un rôle de régulation et ne témoignent pas jour après jour des doutes et des dissonances entre les chercheurs. Ils laissent à la science le temps de faire son travail, ils attendent que les résultats soient robustes et validés par les pairs. Car la diffusion d'informations incertaines peut avoir des effets pathogènes : soit en provoquant un élan de consommation vers un produit qui n'a pas encore fait ses preuves, soit en faisant naître de l'angoisse et de la peur. Ou les deux !

A l'heure où nous attendons avec impatience des réponses sur les traitements, la prévention, les tests, nous aimerions être rassurés par des faits avérés, clairs, définitifs. Vite, une solution, pouvoir reprendre le cours "normal" de notre vie ! Mais le rythme du cheminement scientifique s'accorde mal le tempo médiatique et notre besoin d'une issue. Dans un précédent billet, j'ai déjà cité le film Contagion qui raconte l'origine et le développement d'une pandémie virale mondiale s'apparentant un peu à celle de la Covid-19. L'excellent travail des scénaristes qui ont interrogé épidémiologistes et infectiologues pour bâtir leur trame narrative donne aujourd'hui un air de documentaire à ce film de fiction. Dans Contagion, une chercheuse travaille à la mise au point d'un vaccin sous la pression constante de son supérieur. Elle finit par ne plus répondre à ses demandes incessantes et se concentre sur son travail : chercher, expérimenter, déduire, conclure. Et ça prend du temps.

Dire que les scientifiques doivent s'affranchir des règles communément admises pour le développement de médicaments sous prétexte qu'ils doivent travailler comme si nous étions en période de guerre est irresponsable. Aujourd'hui encore, malgré le besoin d'aller vite, le "Primum non nocere" du Traité des Épidémies d'Hippocrate est l'un des préceptes essentiels de l'exercice médical, car il ne s'agit pas de rendre plus malade voire de tuer avec des drogues [7] mal évaluées.

Il me semble que ce qui nous inquiète, c'est aussi le télescopage des doutes scientifiques avec les tâtonnements de la communication politique. Mais pas plus que les rôles (aux scientifiques d'éclairer et de conseiller, aux politiques de décider), les discours ne sauraient se confondre.

Dans le grand désordre informationnel du moment, la seule façon de nous préserver est de faire le tri, ne pas tout gober aveuglément et d'avoir l'esprit critique [8], en éveil. Longtemps, nous avons cru que les grandes épidémies du passé ne nous menaceraient plus, ou que nous aurions les outils pour y faire face rapidement. Nous savons désormais que nous devons anticiper autant que possible et apprendre à nous adapter au fur et à mesure. "Nous souhaitons la vérité, et ne trouvons en nous qu'incertitude", écrit Pascal dans les Pensées. En nous et autour de nous, l'incertitude est le lot de l'humanité. Commencer par l'accepter peut nous aider à affronter les crises moins fébrilement.

[1] Gardez votre calme et continuez [2] Gardez votre calme et restez à la maison [3] Sur l'emploi du féminin ou du masculin pour désigner la maladie, je vous renvoie à cet article détaillé de France Culture [4] Pour les anglophones, Jonathan Weitzman a récemment donné une interview sur son parcours ici [5] Dans ce cas précis, la question qui divisait les chercheurs portait sur la transmission de modifications liées à l'activité des gènes, dites épigénétiques, acquises durant la vie d'un individu (animal ou végétal), aux générations suivantes. Une controverse relative à la part d'inné et la part d'acquis dans notre patrimoine génétique et surtout à la quantité de ce qui, acquis, est transmis à travers les générations et avec quelle stabilité. C'est franchement difficile à résumer en trois lignes et comme ce n'est pas le sujet de ce billet, si la question suscite votre curiosité, je vous propose de regarder le film, co-écrit avec Cécile Dumas, produit par Scientifilms pour Arte [6] "evidence" en anglais, nous n'avons qu'un mot en français, preuve, là où l'anglais en a deux qui ne signifient pas tout à fait la même chose, "evidence" et "proof" [7] Drogue est le terme utilisé par les chercheurs et les soignants pour parler de médicaments en cours de développement [8] A ce propos, j'ai récemment découvert une excellente plateforme, "guide de survie face aux idées reçues", imaginée par le Ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation en collaboration avec Artips


Source image : https://www.needpix.com/photo/download/455799/retro-style-english-do-the-old-keep-calm-message-vintage-information-attention-quoted-price-free-pictures

© 2020 LS narrative