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Covid-19 et chloroquine: quand la communication s'emballe

Mis à jour : mars 27



Un scientifique publie une vidéo dans laquelle il assure avoir montré l'efficacité d'un médicament dans la lutte contre Covid-19, maladie infectieuse émergente qui affecte toute la planète. Sur un média national, à une heure de grande écoute, un député exhorte les pouvoirs publics à utiliser ce même médicament dans le traitement de la maladie. Un juriste lance une pétition pour exiger la prescription de ce médicament aux personnes contaminées par le virus responsable de Covid-19 et recueille près de 220.000 signatures en quelques jours. Une longue file d'attente se forme autour d'un institut hospitalo-universitaire, où officie le scientifique, alors que nous sommes en période de confinement.

Des habitants de Lagos, au Nigéria, de Phœnix, aux États-Unis, s'empoisonnent en ingérant des composés à base de chloroquine, molécule qui entre dans la composition du médicament médiatisé. Le président de la première puissance du monde, auto-proclamé "gars intelligent", qualifie publiquement la chloroquine de "don du ciel" qui va venir rapidement à bout de la pandémie de Covid-19. Les ruptures de stock se multiplient, les contrefaçons pullulent et la pénurie menace des patients atteints de maladies chroniques, comme le lupus, dont la chloroquine est l'un des traitements.

Il a suffi de peu pour que la communication autour de la chloroquine[1] s'emballe. Comme avec le virus, un seul cas a permis la prolifération d'un résultat scientifique peu robuste. Parce que les annonces quotidiennes des morts s'accumulent, parce que l'épuisement gagne les soignants, parce que le confinement nous angoisse, nous sommes impatients d'entendre une bonne nouvelle et sommes prêts à croire la première annonce de traitement disponible, d'autant qu'elle émane d'un chercheur qui fait partie de l'institution scientifique.

Mais à l'apparent aspect positif de cette information, s'accompagne, en négatif, la diffusion du doute, de la colère, de la paranoïa : un chercheur a trouvé un traitement et on ne l'entend pas ? C'est parce qu'il n'est pas dans les petits papiers du pouvoir scientifique. Ou parce que sa solution ne présente aucun avantage économique pour l'industrie pharmaceutique. Ou encore parce qu'un couple médico-politique a tout fait pour empêcher la validation d'un traitement qui ne sert pas ses intérêts. Bref, comme d'habitude, "on" se moque de nous, "on" nous en veut. Le complot n'est pas loin[2].

Je ne prends pas ici position sur la façon dont la crise est gérée par les pouvoirs publics et mon propos n'est ni de décerner des lauriers ni de lancer la pierre à l'exécutif. Je ne juge pas non plus le contenu scientifique des travaux de Didier Raoult et son équipe. Nombreux sont les chercheurs qui ont examiné son étude et écrit sur le sujet. Parmi eux, certains ont à cœur de transmettre leurs analyses au public et font un travail pédagogique, comme Mylène Ogliastro, virologue à l'INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et membre de la Société française de virologie. Qu'elle en soit ici remerciée.

Je cherche juste à comprendre comment se produit et se développe une communication frénétique et toxique. En écrivant ce texte, je réalise que le sujet mérite sinon une thèse, du moins une analyse approfondie, ce que je n'ai pas les moyens ni le temps de faire ici. Mais il me semble opportun de pointer nos responsabilités partagées dans le déroulement de cette histoire.

Tout commence avec un émetteur sans doute convaincu du bien-fondé de ses travaux, impatient de les voir se traduire en actes. Intention louable mais l'empressement et le mode de communication choisi font sauter les garde-fous de la recherche scientifique. A cette première remarque, beaucoup ont rétorqué que le temps manque, qu'il y a urgence sanitaire et que dès lors, il est nécessaire de s'affranchir des standards de la production scientifique. Une précipitation questionnable lorsque l'on sait que la molécule a déjà été testée par les équipes soignantes chinoises et italiennes sans résultats significatifs et qu'un essai international à grande échelle va bientôt (deux à trois semaines avant d'obtenir des résultats consolidés) confirmer ou pas l'intérêt de la chloroquine, et d'autres traitements dans la lutte contre Covid-19.

Les propos du chercheur ont été rapidement relayés par les réseaux sociaux et certains médias, ce qui a contribué à alimenter la pression. Un député s'est ensuite prononcé sur l'urgence de recourir au médicament avant qu'un médecin, chef d'un service d'urgences hospitalières, manifestement épuisé par les nuits blanches, admette sur une radio nationale, son utilisation à l'hôpital, "parce qu'il n'y a pas d'autre médicament", sans préciser les conditions qui encadrent une telle prescription (état de la personne, examen des contre-indications, estimation de la dose, et surtout décision concertée d'une équipe soignante). Les voix autorisées se multipliant, les médias commentent abondamment l'information, oubliant à leur tour les précautions d'usage en matière d'annonce dès lors qu'il s'agit d'une information scientifique (et, au fond, d'une information tout court). Car même si la chloroquine est connue depuis longtemps contre le paludisme, la polyarthrite ou le lupus, elle est un nouveau traitement pour la nouvelle maladie Covid-19.

Comme celle des journalistes, la responsabilité des scientifiques et des soignants est immense dans un pareil contexte lorsqu'ils communiquent. A mon sens, tous doivent "peser des œufs de mouche dans des toiles d'araignée"[3] avant de parler, anticiper autant que possible les éventuels effets délétères de leur prise de parole. Évidemment, le risque c'est le silence ou le mutisme, ce qui n'est pas non plus souhaitable dans un pays démocratique. Au contraire, il faut parler pour expliquer, raconter pour faire société. Mais parler à bon escient.


Cette histoire m'a rappelé un principe de base lorsque l'on traite de sujets scientifiques, particulièrement dans le domaine de la santé : se méfier des effets d'annonce. Un principe auquel m'ont habitué les scientifiques et médecins interviewés pendant les premières années de ma vie professionnelle, comme journaliste dans une agence de presse médicale. Avec eux, j'ai appris à traiter avec un certain recul l'annonce de résultats dans le domaine des sciences de la vie. Un communiqué triomphant annonce une grande découverte dans la maladie d'Alzheimer ou le Sida ? Commencer par décrypter la publication sur laquelle il est fondé, l'échantillon de l'étude, la méthode utilisée, parle-t-on de "in vitro" (dans l'éprouvette) ou "in vivo" (sur des êtres humains), quel est le recul… etc. Alors que je travaillais en 1994 pour l'émission Ruban Rouge (France 3) consacrée au sida, il ne se passait pas une semaine sans qu'une annonce de nouvelle molécule très prometteuse dans le traitement de la maladie ou d'un candidat vaccin soit diffusée. Nous avions en plateau des invités qui n'étaient plus en vie la semaine suivante. Avant le développement des trithérapies, les malades du sida mourraient tous les jours, c'était épouvantable. Pourtant, les médecins, les chercheurs et aussi les associations de malades nous avaient mis en garde : "ne donnez pas de faux espoirs, c'est dangereux, ne transmettez pas la moindre information sur une molécule soi-disant prometteuse tant qu'elle n'est pas confirmée", nous disaient-ils en substance.

Heureusement, depuis hier, de nouvelles voix se font entendre pour calmer le jeu et rappeler à la raison et à la patience. " Faisons très attention aux effets d’annonce, on en a vécu beaucoup dans le domaine du VIH/Sida", rappelle Françoise Barré-Sinoussi, co-découvreuse du virus du Sida et prix Nobel, avant d'ajouter : "Par exemple, des candidats-vaccins avaient été annoncés comme protégeant du VIH ; certaines personnes les ont utilisés et ont été infectées. Certains ont utilisé des médicaments qui étaient censés les guérir, sans succès. L’actualité nous rappelle de tristes histoires. Ne donnons pas de faux espoirs, c’est une question d’éthique."

De son côté, Karine Lacombe, cheffe de service des maladies infectieuses à l'hôpital Saint-Antoine, commente "Ça me fait mal, en tant que médecin, de donner des espoirs aux gens qui risquent d'être déçus par les résultats des essais en cours". Et de pointer la nécessaire concertation de l'équipe médicale avant la prescription d'un traitement lorsqu'il s'agit d'un contexte compassionnel. Ou encore Philippe Klein, médecin expatrié à Wuhan, qui vit au cœur du premier foyer épidémique : "Les médecins italiens et chinois se sont pas si stupides pour avoir laissé de côté une molécule miraculeuse qui aurait pu soigner et guérir toutes ces personnes".

Au-delà de la responsabilité des scientifiques, des politiques et des journalistes, nous avons tous un rôle à jouer dans le recueil, l'interprétation et la transmission de l'information : nous devons affuter notre esprit critique face à la multitude de nouvelles dont nous sommes chaque jour bombardés. Nous devons savoir prendre du recul et, dans le cas de l'information scientifique, nous cultiver davantage pour mieux la comprendre.

Lorsque la crise sera passée, au-delà des nombreuses questions politiques, économiques, environnementales sur lesquelles il conviendra de travailler afin de mieux affronter les prochaines crises, il me semble nécessaire de réfléchir aussi à la culture scientifique, à sa transmission et à l'utilisation de la peur et du sensationnel dans la transmission des informations. Singulièrement à l'heure où les réseaux sociaux favorisent l'amplification d'informations déformées ou fausses.

Un dernier mot : si vous n'avez pas encore vu le film Contagion, l'un des plus téléchargés du moment, regardez-le : il décrit de façon troublante ce que nous expérimentons actuellement et risquons de vivre si la communication autour d'une molécule dans le traitement d'une maladie très contagieuse et mortelle s'emballe. La peur est décidément mauvaise conseillère.


[1] NB : j'emploie le mot chloroquine, habituellement utilisé, alors qu'il s'agit surtout d'hydroxychloroquine. Autre précision, le traitement proposé par D. Raoult et son équipe associe un antibiotique à l'hydroxychloroquine. [2] En cherchant d'où provenaient ces interprétations, j'ai été frappée par l'ampleur de leur écho. Elles envahissent la toile, que ce soit sous forme de commentaires suite à des articles journalistiques, de citations dans de nombreux textes voire en pleines pages sur certains sites. Elles sont tellement mêlées à tout ce qui s'écrit sur le sujet qu'il faut une certaine attention et du temps pour les vérifier et constater qu'elles ne sont pas sérieusement sourcées. Je n'ai pas trouvé la source première d'un texte répliqué à l'envi, établissant une soi-disant série de faits, qui commence par l'idée que le virus serait sorti d'un laboratoire P4 de Wuhan au moment de son inauguration par Yves Lévy, mari d'Agnès Buzyn. Si quelqu'un peut me dire qui est l'auteur·e de ce texte, je suis preneuse.


[3] Selon l'expression de Voltaire qui reprochait à Marivaux un style qu'il jugeait affecté, estimant qu'il « pesait des œufs de mouche dans des toiles d'araignée ».


Source image : : CDC/Alissa Eckert, MS; Dan Higgins, MAMS