Parler, c'est créer

Mis à jour : mars 7



Par un beau soir d'été, à Paris, un vendredi vers 19h00, Dame Parole surgit soudainement place de la République. Incarnée, semblant faite de chair et d'os, elle paraît dans un fracas aussi sonore que lumineux. Pas question de passer inaperçue ! Parole se hisse, vive et légère, sur la statue de Marianne. Les deux pieds posés sur les épaules de la République, droit debout, elle fixe les passant·e·s stupéfait·e·s. Un rien moqueuse mais surtout perplexe, interrogative, Parole prend son temps avant de discourir. C'est la première fois qu'elle peut observer de près des êtres humains, elle est bien décidée à en profiter !


"Quelle drôle d'espèce vous faites !", dit-elle à son auditoire médusé. "Malgré toutes vos archives, une fabuleuse capacité à stocker des données, vous avez une faculté d'oubli fascinante !" Silencieux, les humains attendent la suite. "Souvenez-vous : à mes débuts, j'étais divine !" Cherchant à ménager ses effets, Parole fait une petite pause avant de reprendre : "Les mots de Jean, il y a 2000 ans, ça vous dit quelque chose, n'est-ce-pas ? 'Au commencement, était le verbe'. A l'époque, Dieu et moi ne faisions qu'un. Et parfois, j'ai le sentiment que vous l'avez oublié", déplore l'apparition.


La surprise passée, un humain audacieux se lance : "Ce n'est pas un oubli, c'est que nous ne partageons pas tous la même croyance. Jean est un apôtre de Jésus, nous ne sommes pas tous chrétiens, nous ne sommes pas tous d'accord avec ces paroles d'évangile !" Agacée de se voir couper, Parole répond vivement : "Ne chipotez pas. Dans toutes vos religions et vos croyances, j'ai une place de choix. Que je me confonde avec Dieu ou que je le représente, je ne suis pas n'importe qui. Sans moi, les créatures n'ont pas d'âme. Il fut un temps où j'étais souffle de vie !".


"Dieu m'a envoyé sur terre, via Moïse, sous la forme de dix instructions, dix commandements si vous préférez. Vous vous en souvenez, n'est-ce-pas ? Et puis Jésus a pris la suite. Avec Jean et d'autres, ils m'ont promue au rang de divinité. Verbe égal au Très-Haut, comme l'écrivit ce cher Racine, rien de moins ! Ensuite, j'ai permis la transmission du message divin via Mohammed, et je fus transcrite dans le Coran. C'est un peu grâce à moi si vous avez des livres de sagesse."


De la foule, s'élèvent des rires : sceptiques, les humains doutent que Parole et Sagesse soient souvent associées. "Abracadabra", lance Parole pour les faire taire (accompagnant sa tirade d'un petit éclair afin d'être plus efficace). "Cette formule magique, que vous utilisez dans tous vos contes, tous ces récits dans lesquels des êtres meilleurs que vous surgissent pour résoudre vos problèmes, vous savez ce qu'elle signifie ?"


"Elle vient de l'hébreu 'evra kedebra', ce qui veut dire 'je crée comme je parle' [1]. Grâce au langage, Dieu et les humains ont la possibilité de créer des mondes." Une spectatrice pointilleuse se racle la gorge avant d'oser : " Oui, enfin l'étymologie d'Abracadabra n'est pas claire, plusieurs origines sont attestées et j'aimerais les énumérer…". Parole éprouve une nouvelle fois l'esprit de contradiction et l'aplomb des humains. Elle regarde sa montre et réalise que le temps file. Dieu ne lui a accordé que quelques minutes pour faire son discours. Si elle veut terminer à temps tout en semant quelques pistes de réflexion au sein de son auditoire, elle doit rester concentrée sur son propos. Elle interrompt sa docte interlocutrice : "Soit ! De toutes façons, depuis la nuit des temps, vous, humains, voyagez, échangez, communiquez et les origines de vos langages deviennent parfois difficiles à déterminer. Peu importe, je ne suis pas là pour faire un cours de linguistique. Je veux juste vous demander de prendre soin de moi, de me ménager. Parfois, j'ai l'impression de me dissoudre dans vos logorrhées et autres verbiages, dans les mots que vous prononcez et auxquels vous ne croyez pas, dans vos jargons obscurs, dans vos bavardages qui semblent destinés uniquement à oublier votre peur du vide, votre crainte de la mort."


"Pensez aux vers de Lamartine : "La parole, sublime et divin phénomène, mystère où dans un son s'incarne l'âme humaine…"[2]. Rappelez-vous la racine des mots communiquer et communier, comprenez que je suis partage. Avec moi, il est question de transmission, de mise en commun. S'il-vous-plaît, utilisez-moi pour vous rassembler, pour vous relier, pas pour vous diviser… là est ma seule espérance, mon unique demande."


Parole disparaît aussi soudainement qu'elle a surgi quelques instants plus tôt, peut-être aspirée par Dieu, on ne le saura jamais.

De leur côté, les humains font comme souvent : après un bref moment de sidération, ils reprennent leurs esprits et repartent vaquer à leurs occupations. Certains, certaines, cependant, poursuivent leur chemin tout en méditant sur ce qu'ils·elles viennent d'entendre. Après tout, pensent-ils·elles, prendre soin de sa parole, comme on prend soin de son corps avec un alimentation équilibrée et un entraînement sportif... ça vaut peut-être la peine d'essayer.


[1] Delphine Horvilleur – atelier Tenou'a du 4/2/2020, à propos du Golem - bientôt en ligne [2] Alphonse de Lamartine – La Chute de l'Ange – roman épique (1838)


Source image : L'éloquence par René-Antoine Houasse (1645-1710) [Public domain] — Cette œuvre fait partie de la collection du Musée des Beaux-Arts de Brest.

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